Deuxième partie : les deux derniers remèdes.

Aller en bas

Deuxième partie : les deux derniers remèdes. Empty Deuxième partie : les deux derniers remèdes.

Message par Admin Mar 6 Avr - 15:18

Deuxième partie : les deux derniers remèdes. Eapicu15
Artiste anonyme, buste d'Épicure, IIIe siècle avant notre ère, sculpture en marbre. Musée du Capitole, Rome.


Rappel des cours précédents :

Résumons rapidement les principaux points du cours étudiés jusqu’ici. Épicure, s’adressant par l’intermédiaire de son ami Ménécée à l’auditoire qu’il peut réunir autour de lui, cherche à les convaincre qu’il est nécessaire de philosopher, car il est possible d’être heureux, ce que vise la philosophie. Pour ce faire, il faut résoudre les problèmes qui se posent à ceux qui jugeraient la tâche au-dessus de leurs forces, ou hors de leur portée.

Ces problèmes sont de deux ordres : théorique pour les deux premiers, pratique pour les deux derniers. Si les deux premiers problèmes sont théoriques, c’est qu’il s’agit pour Épicure de dissiper deux illusions, qui proviennent d’une confusion : croire que l’on manquerait de force ou de temps pour être heureux, ce qui rendrait vaine toute entreprise philosophique. À quoi bon se donner la peine de chercher le bonheur, s’il dépend des dieux ? Pourquoi perdre son temps à philosopher, si la mort nous prive du fruit de nos efforts ?

Derrière les dieux, c’est la question de l’effort qui est posée ; derrière la mort, celle du temps. S’il est faux de croire qu’il est des forces qui nous dépassent, dont dépend notre bonheur, et s’il est faux de croire que le temps peut nous manquer dans la poursuite du bonheur, c’est que ces erreurs s’enracinent dans des idées contradictoires, au sujet de la nature de la mort ou de la nature des dieux.

Afin de réfuter ces erreurs, il convient donc de mettre à jour leur contradiction, et d’en tirer les conséquences. Dans les deux cas, cette réfutation se fait en deux temps : d’abord, proposer une définition que nul ne refusera, puisqu’elle est celle de tout un chacun. Les idées courantes, en effet, naissent de l’expérience commune, ce qui leur donne leur fond de vérité.

Une fois les dieux ou la mort définis, il s’agit ensuite de rapporter à ces définitions les arguments dont sont convaincus ceux qui pensent qu’on ne saurait philosopher qu’en pure perte. Épicure peut ainsi démontrer que ces arguments ne sauraient être déduits des définitions admises, car ils en contredisent les termes.

Ainsi, la vieille méthode de Socrate a-t-elle encore du bon : qui, de bonne foi, soutiendrait encore une absurdité ? Les deux problèmes préliminaires n’ont pas de solution, car la mort ni les dieux ne posent véritablement de problème ; ces deux problèmes tombent d’eux-mêmes, à les considérer à la lumière de la raison. L’absurdité de la crainte des dieux, ou de la mort, mise en évidence, l’illusion dont sont victimes ceux que la peur de mourir avant l’heure, ou de n’être que le jouet du destin, démoralise, se dissipe.

Les difficultés sont aplanies : rien n’empêche qu’on soit heureux si l’on s’en donne la peine. Reste à savoir ce qu’il faut faire pour être heureux. Que le bonheur soit à portée de main, ou que des forces qui nous dominent l’éloignent malgré nous, était un problème théorique. Ce qu’il faut faire pour s’en emparer est un problème pratique, qu’il s’agit à présent de résoudre.

Prendre soin de son corps et de son âme

Et il faut voir, en raisonnant par analogie, que parmi les désirs, certains sont naturels, d’autres vides, et que parmi les désirs naturels, certains sont nécessaires, d’autres seulement naturels ; et parmi les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d'autres à l'absence de perturbations du corps, d'autres à la vie même.

Puisque le désir, et la manière qu’à Épicure de trier les formes qu’il prend, ont été traités en cours de philosophie morale, un bref rappel sera suffisant. Si le désir est le moteur de l’action, le plaisir en est l’aiguillon. Tout désir provenant d’un manque, qu’il s’agit de combler pour apaiser la souffrance qu’il provoque, ce qui le comblera, réciproquement, donnera le plaisir qu’entraîne la satisfaction.

De même qu’il y a plusieurs formes de désirs, il y a donc plusieurs formes de satisfaction. Les désirs primordiaux, naturels et nécessaires, touchent à notre survie. La faim, la soif, la fatigue ou la maladie ne sont jamais que l’expression douloureuse de ce qui nous manque au point d’engager notre vie, si nous n’y faisons rien. C’est la nourriture, c’est l’eau, le sommeil ou la santé qui nous manquent, et qu’il nous faut trouver ou recouvrer. Ce sont de tels désirs, parce qu'ils sont les plus urgents, qu'il s'agit de satisfaire le plus vite et le plus souvent.

Mais la « vie même » étant préservée si l'on suit les conseils d'Épicure, le bonheur est-il atteint ? Non, car il faut encore se soucier de ce qui trouble notre âme ou notre corps sans pour autant engager notre existence même. Autrement dit : dès lors qu'on s'est assuré d'avoir assez mangé, bien dormi, etc., de quoi faut-il se soucier à présent pour être heureux ?

En effet, une observation sans détour de ces distinctions sait rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l'ataraxie, puisque telle est la fin de la vie bienheureuse ; car ce pour quoi nous faisons toutes choses, c'est ne pas souffrir et ne pas être dans l'effroi ; et une fois que cela se réalise en nous, se dissipe toute la tempête de l'âme, puisque le vivant n'a pas à se diriger vers quelque chose comme si cela lui manquait, à la recherche de ce qui permettrait au bien de l'âme et à celui du corps d'atteindre leur plénitude ; en effet, c'est à ce moment que nous avons besoin d'un plaisir, lorsque nous souffrons par suite de l'absence du plaisir ; mais lorsque nous ne souffrons pas, nous n'avons plus besoin du plaisir.


On a vu que les savants parlent d'aponie pour dire que le corps ne souffre plus, et qu'ils parlent d'ataraxie pour dire que l'âme n'est plus troublée. Ainsi peut-on dire que ce qui guide notre action, c'est la volonté de mettre un terme à ce qui nous tourmente, dans notre chair comme dans notre esprit. La morale d'Épicure n'a donc rien d'une doctrine des vertus dont l'accomplissement serait la clef du bonheur. Là où le stoïcien n'est heureux que s'il sait avoir fait tout ce qui est en son pouvoir, sans se soucier des conséquences de ses actes, qui lui échappent, l'épicurien, au contraire, ne juge ce qu'il fait qu'à l'aune de ce qu'il en tire, et les conséquences de nos actes en sont les motifs : ce qui compte, c'est que ce que ça marche.

Nul besoin, comme chez Platon, d'imaginer un bien idéal qu'on est en peine de définir, et qu'on a plus de mal encore à poursuivre. Chez Épicure, ce qui est bon pour nous a la force de l'évidence, sensorielle d'abord, rationnelle ensuite. Il convient cependant d'éviter un contresens, comme lorsqu'on parlait de la mort ou des dieux, en s'appuyant sur une définition claire, pour éviter la confusion. Si c'est bien le plaisir que l'on recherche, lorsqu'on agit, le plaisir se définit seulement comme le contraire de la douleur, physique ou morale, tout comme la nuit n'est jamais que le contraire du jour, et -1 le contraire de 1.

Puisque la douleur qui nous afflige nous pousse à l'action, le plaisir ne se conçoit qu'en fonction de la douleur qui nous fait le rechercher, pour la faire cesser. Un petit creux ne donne envie que d'un petit en-cas, non d'un festin. Le plaisir recherché est donc proportionnel à la douleur ressentie. Ombre portée de la douleur sur les parois de notre esprit, motif de notre action qu'il suscite et dont il couronne le succès, garant de la « plénitude » du corps et de l'âme, n'est-ce pas faire trop d'honneur au plaisir, au point de réduire l'homme à n'être qu'un esclave tyrannisé par la moindre sensation agréable ? Ce contresens, qui sera fait par la postérité, doit être dissipé.







Admin
Admin

Messages : 25
Date d'inscription : 12/09/2020

https://cours-de-philosophie.cours.net

Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum