Introduction à la philosophie politique : Socrate, Platon et Aristote

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Message par Admin Ven 9 Avr - 12:10


Introduction : la naissance de la philosophie politique :

Comme toujours, il convient de commencer l’étude des idées par l’histoire des mots qu’on emploiera. Le mot de politique provient du grec « polis », qui signifie plusieurs choses : par là, les Grecs désignaient tantôt la société, prise dans son ensemble, tantôt l’État qui la gouverne, tantôt les institutions qui la constituent, voire l’ensemble des lois qui la régissent. Pour traduire cet ensemble d’idées, la tradition a retenu l’expression de « cité-État », pour marquer l’idée que le mot de « polis » regroupe tout ce qui se tient entre la base, la cité, et le sommet, l’État.

S’il ne fait aucun doute que les hommes ont toujours réfléchi à la manière de vivre en paix, il faut attendre les philosophes pour proposer, d’une part, un examen rationnel des institutions politiques — par exemple, qu’est-ce qu’un bon gouvernement ? Comment rédiger de bonnes lois ? Qui doit donner des ordres ? Qui doit obéir ? —, et d’autre part, des réponses raisonnables qui ne reposent pas sur la force des choses ou le poids de la tradition. Autrement dit, avec la philosophie politique, l’idée que l’homme peut changer l’ordre des choses, afin de mieux vivre, dans le cadre d’un pays, ou d’une « cité-État », apparaît.

Mais la politique peut être examinée sous deux angles différents : on peut se demander ce que c'est qu'un bon citoyen, et se demander ce qui fait une bonne cité. Prendre le problème à la base, ou le prendre par le sommet, sont deux façons différentes de faire de la philosophie politique. Il faut donc pour commencer se pencher sur la naissance de la philosophie politique, et la manière dont ces deux manières de poser le problème est apparue.

1) Le martyre de Socrate et la question du citoyen :

Socrate, le patron de la philosophie, fit prendre à la philosophie ce tour politique qu’elle a conservé, elle qui n’était jusqu’ici qu’une affaire de savants, pour ne pas dire de scientifiques. C’est que, vivant au cours de l’âge d’or d’Athènes, Socrate pressent ce qui doit advenir : lorsqu’on arrive au sommet d’une montagne, sur la crête, ce qui attend le marcheur est la longue descente au fond de la vallée. L’apogée d’Athènes marque le début de son déclin : c’est ce que Socrate veut empêcher. Il n’y arrivera pas.

La manière que Socrate eut de vouloir sauver ce qui méritait de l’être, sans son pays natal, était une affaire d’homme à homme. Certes, les juges, les soldats, les prêtres, et tous ceux qui exerçaient un métier bien en vue faisaient encore du bon travail ; mais s’il fallait empêcher que la cité ne court à sa perte, il fallait s’assurer que ces derniers pussent non seulement défendre leur savoir-faire, mais encore le transmettre aux générations suivantes. Socrate prit donc le parti d’interroger toute sorte d’hommes de métier, afin de déceler ce qui clochait dans leur manière de faire, et, surtout, dans leur manière d’y penser.

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Gustave Doré, Parole de Socrate, 1868, estampe tirée des Fables de La Fontaine.

Vous ne trouverez pas facilement un autre citoyen comme moi, qui semble avoir été attaché à cette cité, la comparaison vous paraîtra peut-être un peu ridicule, comme à un cheval puissant et généreux, mais que sa grandeur même appesantit, et qui a besoin d’un taon qui le pique et l’aiguillonne. C’est ainsi que le dieu semble m’avoir choisi pour vous piquer et vous aiguillonner, pour gourmander chacun de vous, partout et toujours sans vous laisser aucune relâche.
Platon, Apologie de Socrate

Comment sauvegarder ce qui mérite de l’être, si l’on n’y prête pas assez attention ? Comment conserver les bonnes habitudes, si l’on ne sait pas comment s’y prendre ? Comment sauver la cité, si personne ne sait précisément ce qu’il fait, comment le faire, et pourquoi le faire comme on le fait ? En résumé, Socrate voulait s’assurer de la valeur de ses concitoyens, et, si ces derniers n’étaient pas à la hauteur de leur tâche, il voulait les réformer. Le bien commun passe par un examen personnel : à chacun de se demander ce qu’il doit faire, les raisons de le faire, et quels sont les moyens de bien le faire.

Hélas pour Socrate, cette façon d’interpeler tout un chacun ne lui réussit pas. À force de mettre ses concitoyens en face de leurs contradictions, de les agacer par ses questions, de montrer ce qui n’allait pas, tandis que tout paraissait aller pour le mieux dans la cité d’Athènes, Socrate fut traîné devant les tribunaux. Il s’agissait de le bannir, pour chasser de la cité celui qui gênait tant de monde et provoquait tant de désordre.

Jurant ses grands dieux qu’on le calomniait, Socrate, ainsi que le raconte son disciple Platon dans l’Apologie de Socrate, récit de ce procès, obligea le jury de durcir sa peine : estimant qu’il n’avait fait que son devoir, Socrate eut l’audace de proposer une alternative : ou bien il avait en effet fait son devoir, auquel cas, on devait non seulement le relaxer, mais encore le récompenser pour son action publique, ou bien, s’il s’était trompé, il fallait le punir le plus sévèrement qu’il soit, en le mettant à mort.

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Louis Joseph Lebrun, Socrate parle, 1867, peinture à l'huile. Collection privée, Londres.

C’est donc la peine de mort que cet homme réclame contre moi, à la bonne heure ; et moi, de mon côté, Athéniens, à quelle peine me condamnerai-je ? Je dois choisir ce qui m’est dû ; Et que m’est-il dû ? Quelle peine afflictive, ou quelle amende mérité-je, moi, qui me suis fait un principe de ne connaître aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les autres recherchent avec tant d’empressement, les richesses, le soin de ses affaires domestiques, les emplois militaires, les fonctions d’orateur et toutes les autres dignités ; moi, qui ne suis jamais entré dans aucune des conjurations et des cabales si fréquentes dans la république, me trouvant réellement trop honnête homme pour ne pas me perdre en prenant part à tout cela ; moi qui, laissant de côté toutes les choses où je ne pouvais être utile ni à vous ni à moi, n’ai voulu d’autre occupation que celle de vous rendre à chacun en particulier le plus grand de tous les services, en vous exhortant tous individuellement à ne pas songer à ce qui vous appartient accidentellement plutôt qu’à ce qui constitue votre essence, et à tout ce qui peut vous rendre vertueux et sages ; à ne pas songer aux intérêts passagers de la patrie plutôt qu’à la patrie elle-même, et ainsi de tout le reste ? Athéniens, telle a été ma conduite ; que mérite-t-elle ? Une récompense, si vous voulez être justes, et même une récompense qui puisse me convenir.
Platon, Apologie de Socrate.

Le jury ne se fit pas prier : ils condamnèrent Socrate à mort. Ses concitoyens ne souhaitaient pourtant pas le conduire au bourreau : d’ailleurs, la chose était sacrilège, car il était interdit de répandre à Athènes le sang d’un athénien. On se contenta de l’enfermer en prison, repoussant l’exécution de la peine à plus tard, en espérant que Socrate s’enfuirait avec l’aide de ses amis pour échapper à la mort.

Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que les Athéniens fermaient les yeux sur pareille fuite, car tout le monde y trouvait son compte. D’ailleurs, les amis de Socrate étaient ravis : ils louèrent un bateau pour conduire Socrate dans une autre cité, où il pourrait finir ses jours en paix, ils préparèrent son évasion, de nuit, après avoir soudoyé les gardiens de la prison. Hélas pour ses amis comme pour ses ennemis, Socrate aspirait au martyre.

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Jacques-Louis David, La Mort de Socrate, 1787, peinture à l'huile. Metropolitan Museum of Art, New-York.

Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu’il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s’échappèrent avec tant d’abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même ; car ce n’était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j’allais perdre. Criton, avant moi, n’ayant pu retenir ses larmes, était sorti ; et Apollodore, qui n’avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit alors à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force, qu’il n’y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur, excepté Socrate : Que faites-vous, dit-il, ô mes bons amis ! N’était-ce pas pour cela que j’avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables ? car j’ai toujours ouï dire qu’il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et montrez plus de fermeté.

Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.
Platon, Phédon.

En effet, estimant qu’il n’avait fait que servir sa cité, Socrate refusait de les enfreindre, sous prétexte qu’il en allait de sa vie. Puisqu’il avait défendu toute sa vie les lois d’Athènes, il allait mourir pour elles, en leur nom. Ses ennemis refusaient de le mettre à mort pour ne pas avoir son sang sur leurs mains ; ses amis voulaient le faire évader, mais c’est Socrate qui s’y refusait ; pour appliquer la sentence du tribunal, il ne restait plus à Socrate que le suicide. Entouré de ses amis, dans sa cellule, au cœur de sa cité, Socrate but le poison qui lui donna la mort.

C’est ainsi que Socrate entra dans la légende, mort pour ses idées politiques. Ce martyre devait entraîner de nombreuses conséquences, dont la plus importante pour nous est ici la naissance de la philosophie politique.

2) La réforme politique et la question de la cité :

La mort de Socrate dispersa ses disciples et ses amis. Le meilleur d’entre eux, Platon, voulut poursuivre l’œuvre de son maître, tout en tirant les leçons de son échec. Puisque l’examen personnel n’avait pas suffi, il fallait changer les choses à l’échelle de la cité elle-même : il fut ainsi le premier philosophe à proposer une réforme politique.

Le premier, il distingua que toute société se compose de trois groupes : ceux qui gouvernent et font les lois, ceux qui se battent et font respecter les lois, et ceux qui travaillent et obéissent aux lois. Selon Platon, la décadence que Socrate cherchait à conjurer trouve son origine dans la confusion de ces trois classes : certains hommes se trouvent au gouvernement, qui feraient mieux de ne pas y être, certains travailleurs pensent pouvoir défier les lois, etc. Il convient de donner à la cité de bonnes lois, pérennes, qui garantiront à l’avenir qu’Athènes demeure au faîte de sa gloire.

Ce programme politique, auquel Platon travaillera pratiquement jusqu’à la fin de ses jours, est exposé dans deux de ses livres, la République, et les Lois. La manière qu’il a de concevoir la cité idéale, cependant, est trop éloignée de nos préoccupations. Il faut attendre son disciple, collègue puis rival, Aristote, pour que la philosophie politique devienne si générale qu’elle peut encore directement nous servir aujourd’hui.

Dans ses Politiques, Aristote est le premier philosophe à faire la synthèse des travaux de Socrate et de Platon. Avec Socrate, il défend l’idée qu’un bon citoyen doit faire l’effort de l’être, qu’il doit surveiller ses penchants, ne pas céder à la facilité, chercher en toutes choses à se montrer raisonnable tout en visant, au-delà de son intérêt personnel, le bien commun. Avec Platon, il soutient qu’une bonne cité ne tient que par la force de ses institutions, qu’il convient de réformer si, les temps ayant changé, de nouveaux problèmes se posent.


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